Les 29 et 30 novembre 2025, des militant·es, des sages-femmes, des chercheur·euses, des organismes communautaires et des familles se sont réuni·es à l’Université du Québec à Trois-Rivières pour le Sommet des États généraux de la pratique sage-femme, un événement marquant pour l’avenir de cette profession au Québec.
Pour le Mouvement pour l’autonomie dans l’enfantement (MAE) et le Regroupement Naissances Respectées (RNR), ce sommet représentait bien plus qu’une simple consultation. C’était l’occasion de s’assurer que les voix des femmes, des personnes enceintes, des familles et de toutes les personnes directement concernées par les services périnataux soient entendues dans les discussions qui façonnent l’avenir des soins partout dans la province.
À l’issue des États généraux, 19 recommandations ont été adoptées. Elles touchent à des enjeux variés : iniquités régionales d’accès aux maisons de naissance, modèles de soins collaboratifs, protection de la philosophie de la pratique sage-femme entre autres.
Si ces recommandations marquent une étape importante, les États généraux ont également révélé quelque chose de plus profond : une détermination collective grandissante à protéger l’accouchement comme moment fondamental de la vie, tout en garantissant aux familles un accès fiable à des soins et à du soutien.
Une présence citoyenne marquée à la table des discussions
L’une des caractéristiques marquantes du Sommet des États généraux de la pratique sage-femme a été la forte participation de la société civile. Près du tiers des personnes présentes représentaient des citoyen·nes, des organismes communautaires et des collectifs de de citoyen·nes mobilisé·es, dont les expériences diverses ont directement nourri les échanges.
« Oui, la participation citoyenne a influencé les échanges et les conclusions du Sommet », a déclaré Sarah Landry, coordinatrice générale du Mouvement. « Sans elle, la compréhension des besoins des femmes et des personnes de la diversité de genre n’aurait pas été la même ! »
Une grande partie des États généraux a été consacrée à des ateliers collaboratifs, où les participant·es ont nommé les défis, hiérarchisé les préoccupations et formulé des recommandations sur l’accessibilité et l’avenir de la pratique sage-femme pour les vingt prochaines années.
Si de nombreuses discussions ont abouti à un consensus, d’autres ont mis en lumière des tensions persistantes quant à la préservation de la philosophie fondamentale de la pratique sage-femme au Québec. Ces échanges ont ouvert un espace pour des conversations difficiles sur les réalités vécues par les familles et les prestataires de soins partout dans la province. Ces conversations devront se poursuivre pour arriver à développer une vision commune du champ de pratique pour les années à venir.
Ce processus a donné lieu à un « riche échange d’idées qui nous donne de l’espoir ». Tel qu’énoncé dans le communiqué de presse du 3 décembre par Marie-Eve Blanchard, directrice générale du RNR, « la pratique de la profession de sage-femme ne peut être dissociée du mouvement féministe dont elle est issue ».
« L’un des messages forts de ce mouvement était de considérer la grossesse et l’accouchement comme des processus normaux et non pathologiques », a-t-elle poursuivi. « Il était essentiel pour nous que les voix citoyennes, dans toute leur diversité, aient une influence afin que les services de sages-femmes répondent véritablement aux besoins de l’ensemble de la population et non pas uniquement à ceux des membres les plus privilégiés de la société, comme c’est le cas actuellement. »
Les inégalités régionales, une préoccupation grandissante
Bon nombre des préoccupations soulevées lors des États généraux n’étaient pas nouvelles. Au cours de la dernière année, le Mouvement a parcouru plusieurs régions du Québec, de Sept-Îles à Gatineau, en passant par les Îles-de-la-Madeleine, la Gaspésie, Les Laurentides, Chicoutimi, à la rencontre de familles, de comités de parents, de groupes de citoyens et d’organisations de défense des droits périnataux, afin de mieux saisir les réalités qui façonnent les expériences d’accouchement à travers la province.
Si chaque région fait face à ses propres défis, plusieurs thèmes communs sont ressortis tout au long de la tournée :
- Des bris de services, notamment en obstétrique
- Un accès inégal aux services de sage-femme
- Un manque d’information concernant les options d’accouchement et les droits des patientes
- Des inquiétudes croissantes face à la médicalisation de l’accouchement
Dans certaines régions, les familles étaient contraintes de parcourir de longues distances pour accéder aux soins, tandis que d’autres exprimaient leurs craintes liées aux transferts hospitaliers, au soutien post-partum limité ou aux pressions exercées pour qu’elles renoncent à leur projet de naissance initial.
Ce sont précisément ces enjeux, qui ont été soulevés à maintes reprises lors des discussions au Sommet des États généraux et qui ont façonné bon nombre des recommandations qui en ont découlé.
Parmi les priorités identifiées : élargir l’accès aux lieux d’accouchement et maintenir des structures organisationnelles souples, qui préservent la possibilité pour les familles de choisir où elles souhaitent donner naissance. Les participant·es ont également souligné l’importance de continuer à développer et à financer des modèles de soins portés par les sages-femmes, en collaboration avec les communautés locales et les usager·ères des services.
D’autres recommandations ont souligné la nécessité de revitaliser et de décoloniser les pratiques de soins périnataux, tout en élargissant les possibilités de formation pour les personnes vivant dans des régions éloignées et au sein des communautés autochtones.
Pour Sarah Landry, il était essentiel que ces réalités soient prises en compte dans les recommandations. « Nous espérons que ces recommandations permettront aux services de sages-femmes de mieux répondre aux réalités des communautés vulnérables et marginalisées », a-t-elle expliqué.
Protéger la philosophie de la pratique sage-femme
Au-delà de l’accessibilité, un autre thème majeur a émergé du Sommet : la protection de la philosophie de la pratique sage-femme.
Tout au long des discussions, les participant·es ont réaffirmé que la grossesse, l’accouchement et l’allaitement doivent être reconnus comme des processus physiologiques normaux, soutenus par une approche holistique et bienveillante. Plusieurs ont également souligné l’importance de préserver l’accès aux maisons de naissance, aux accouchements à domicile et aux autres modèles de soins hors du cadre hospitalier majoritaire.
Ces préoccupations ont pris une importance particulière dans les débats sur la médicalisation croissante de l’accouchement et sur l’évolution du rôle que l’on demande de plus en plus aux sages-femmes d’occuper au sein du système de santé québécois.
En amont du Sommet, Sarah Landry a souligné qu’il ne fallait pas compter sur les sages-femmes pour pallier les pénuries de main-d’œuvre.
« Nous ne devons pas compenser la pénurie de main-d’œuvre dans le système de santé, par des postes de sages-femmes qui ne travailleraient qu’en milieu hospitalier », a-t-elle expliqué. « Nous pouvons réduire la pression sur le système en garantissant les conditions nécessaires au maintien de la spécificité de la pratique sage-femme. »
Elle a ajouté : « Nous devons préserver la capacité des sages-femmes à accompagner les accouchements à domicile. Ce que nous souhaitons, c’est la reconnaissance de leur expertise et non une médicalisation encore plus grande de l’accouchement. »
Inquiétudes face à la médicalisation et à l’engagement gouvernemental
Si le Sommet des États généraux de la pratique sage-femme a suscité un élan autour de plusieurs priorités, il a également mis en évidence des tensions quant à la vision d’ensemble du gouvernement pour la pratique sage-femme au Québec.
Au début du Sommet, Stéphane Bergeron, sous-ministre adjoint à la Santé physique et pharmaceutique au sein du ministère de la Santé et des Services sociaux, a identifié les pénuries de personnel et la rétention des sages-femmes comme des obstacles majeurs à l’accessibilité.
Si les participant·es se sont entendu·es sur l’urgence d’améliorer l’accès aux services, plusieurs ont exprimé des réserves quant à la manière dont le gouvernement compte concrétiser ce déploiement. À l’heure actuelle, la cible gouvernementale prévoit que seulement 15 % des soins prénataux soient dispensés par des sages-femmes d’ici quinze ans, et ce, malgré plus d’une décennie de progrès en matière d’accès à ces services.
Les participant·es ont également exprimé leurs inquiétudes face à la pression grandissante pour intégrer les sages-femmes dans des systèmes centrés sur l’hôpital, d’une manière qui risquerait de compromettre la continuité relationnelle et des soins qui définit historiquement la profession.
« Recourir aux sages-femmes pour combler les pénuries de personnel en milieu hospitalier est une fausse solution : non seulement cela ne règlera pas la crise du système de santé, mais cela risque de surmédicaliser les soins et de compromettre la sécurité des patientes. Cette sécurité repose, entre autres, sur l’établissement d’une relation, et celle-ci pourrait être affaiblie si le ministère met en œuvre sa vision », s’inquiète Sarah Landry.
Les États généraux ont également mis en lumière des défis au sein même du processus de consultation. Tout le monde n’a pas trouvé simple de prendre la parole, d’autant plus que des participant·es ont eu l’impression que les grandes lignes de la vision ministérielle avaient déjà été tracées dès les déclarations d’ouverture.
Parallèlement, des discussions délicates ont émergé autour des enjeux persistants et sur la manière d’aborder ces réalités sans renoncer aux fondements de la pratique sage-femme.
Il est apparu clairement que l’amélioration de l’accès aux soins nécessitera de trouver un équilibre entre les modifications de l’offre et la préservation des modèles et des valeurs qui sont au cœur de la pratique sage-femme.
Des recommandations à l’action collective
Pour le Mouvement et ses partenaires, les États généraux de la pratique sage-femme n’ont jamais eu pour objectif de se limiter à des recommandations. La prochaine phase de travail mettra l’accent sur le plaidoyer, l’imputabilité et la mobilisation, tant au niveau local que provincial. Une stratégie nationale de plaidoyer est déjà en cours d’élaboration en collaboration avec les membres et les groupes communautaires, en s’inspirant directement des préoccupations exprimées dans toutes les régions du Québec.
Le Mouvement prépare également une plateforme d’engagements visant à interpeller les futur·es candidat·es aux élections provinciales sur les enjeux liés aux droits périnataux, à l’accès aux soins et à la transformation de la culture de la naissance au Québec. Des outils et des ressources seront mis à la disposition des membres pour leur permettre de dialoguer en toute confiance avec les candidat·es de leur région.
Les discussions tenues à Trois-Rivières ont mis une chose en évidence : les familles québécoises ne réclament pas seulement un accès élargi aux soins, mais aussi une transformation en profondeur de la manière dont l’accouchement est compris et soutenu. Le Sommet des États généraux de la pratique sage-femme a ouvert un espace de réflexion collective et de conversations exigeantes, mais il a aussi permis de dégager des priorités communes. La suite déterminera si cet élan mènera à un changement structurel durable, et si la vision portée par les participant·es saura véritablement redessiner l’avenir des soins périnataux au Québec.