✧ Amaru, voici le récit de ta naissance. ✧
«Nous nous présentons à l’altar de la naissance avec humilité et gratitude, prêts à accueillir notre premier bébé. Dans la confiance et la sérénité, nous nous remettons pleinement au processus sacré de l’enfantement. Nous choisissons d’enfanter à la maison, dans un espace de sécurité, de liberté et d’autonomie, en harmonie avec nos corps et nos intuitions. Avec bienveillance et respect, nous nous connectons au divin de la parentalité, honorant chaque étape de cette aventure qui nous relie à la vie. » – Citation de maman et papa écrite pendant leur préparation à l’enfantement.
✺ Dimanche 23 février 2025 – Les prémices d’un grand voyage
Ce matin, cela fait déjà plusieurs jours que nous préparons plus activement ton arrivée. Dans les derniers jours, nous avons passé du temps à arpenter la neige sur les terrains de nos ami.e.s, dans notre petit village des Éboulements. Nous t’imaginions déjà, échangeant tendrement sur ton ou tes futurs prénoms, alors que ton sexe reste, à ce moment là, encore un mystère.
Ce jour-là, maman ressent des sensations un peu plus fortes que d’habitude – semblables à de légères crampes menstruelles, espacées dans le temps. Elle prend un bain pour s’apaiser, rien ne semble bouleverser notre quiétude. Pourtant, une intuition nous murmure que le début de l’embarcation, l’entrée dans le vortex de la naissance, est amorcé, même si nous restons encore persuadés que tu verras le jour au mois de mars.
Maman se prépare en douceur : elle prend son huile d’onagre pour favoriser la maturité de son col, accompagnée d’ail, de vitamine C et d’échinacée, afin de renforcer les membranes qui t’enveloppent dans son utérus. Nous souhaitons vivement éviter une rupture prématurée des membranes sans signe de travail. Pour nous, l’enjeu est de permettre à ce moment de se dérouler dans la sérénité. Après discussion et pour changer d’air, nous décidons d’aller retrouver nos amis au café du village pour le traditionnel radio-bingo en savourant des gaufres.
Au retour, maman sent que l’ambiance dans l’appartement a un peu changé et que les contractions se régularisent, ce qui crée en elle une agitation nouvelle, un tourbillon d’émotions mêlant la nostalgie d’une grossesse qui touche à sa fin et la joie immense de l’approche imminente de ton arrivée. Ensemble, nous pleurons d’excitation et envoyons un message à notre doula. Papa, toujours (trop) prévoyant, se met à préparer minutieusement l’espace d’enfantement, pendant que maman se laisse bercer par les playlists musicales partagées par ses amies et spécialement créées pour cet instant unique.
Après un aller-retour de papa à l’épicerie, maman s’installe à table pour réaliser des aquarelles, bercée par les chants d’artistes autochtones d’Amérique du Sud, afin de se reconnecter à ses racines. Nous dînons ensuite en regardant un film et rions en remettant en question notre choix car, malgré la beauté de celui-ci, il nous fait vider rapidement nos boîtes de mouchoirs.
En soirée, nous prenons le temps d’écrire une lettre à nous-mêmes. Cette lettre nous rappelle la personne que nous étions, celle que nous sommes et celle que nous aspirons à devenir. Elle nous aide à nous pardonner nos erreurs, à être indulgents envers nous-mêmes et à nous rassurer que tout ira bien, nous encourageant avant le grand saut vers l’enfantement puis la parentalité. Nous te parlons, en essayant de nous connecter à toi. Tu bouges beaucoup : ressens-tu toi aussi que quelque chose change et que ta venue est proche ?
Maman commence à perdre le bouchon muqueux, c’est un signe favorable supplémentaire qui la rassure et lui indique que les contractions de la journée ont eu un effet ! Elle prend un bain pour se relaxer, nous écrivons à notre doula, puis nous nous couchons, car ce n’est pas encore le moment de te rencontrer ce soir.
✺ Lundi 24 février 2025 – L’intimité du travail qui commence
Au petit matin, nous informons notre doula que tu es encore bien au chaud dans le ventre de maman. Nous restons encore un peu au lit et papa masse les hanches de maman qui ressent ce jour-là un léger inconfort supplémentaire. Nous profitons de ces derniers moments à deux, partageant une intimité précieuse, alors que les contractions augmentent légèrement en intensité. Puis maman prend un autre bain chaud pendant que papa continue d’aménager l’espace pour ton arrivée.
À midi, les sensations deviennent suffisamment fortes pour que maman doive se concentrer sur sa respiration pendant les contractions. Cela stresse énormément papa qui, malgré son expérience en périnatalité, n’a jamais accueilli son propre enfant et encore moins été présent à un accouchement non assisté. Comme discuté, nous décidons d’appeler nos familles – Katherine, Monica et Esperanza – pour les avertir que le travail a débuté et que nous ne serons peut-être pas disponibles jusqu’à la naissance de bébé, isolés dans notre bulle sacrée.
Papa décide de prendre l’air, conscient que maman entend parfois à haute voix ce qu’il pense tout bas, et il ne veut pas que son anxiété perturbe le bon déroulement du travail. Sur le chemin, il effectue quelques tâches administratives pour préparer la déclaration de ta naissance et appelle notre doula pour extérioriser son stress et se faire rassurer.
À son retour, maman fait du yoga doux et il lui prépare une tisane de cannelle, panela, anis et clous de girofle, comme nous l’a recommandé ton arrière-grand-mère colombienne. Puis nous écoutons ensuite le dernier audio d’un coffret d’autohypnose que maman suit depuis le deuxième trimestre. Et, profitant d’un bref répit dans les sensations, nous nous abandonnons à une courte sieste, attendant patiemment le prochain tournant de ce magnifique cheminement.
Les contractions semblent s’être espacées, ce qui inquiète légèrement maman. Elle se questionne : « Est-ce que tout se passe bien? Est-ce que c’est normal? Pourquoi ça prend autant de temps?» Nous prenons le temps de discuter et de nous rassurer mutuellement, normalisant ainsi ce processus d’embarcation que d’autres appellent la latence. Maman, adepte des activités méditatives, récolte les fleurs qu’elle avait faites sécher l’an passé, pendant que papa écrit une petite carte pour notre doula – qu’il lui remettra après ta naissance pour la remercier, car même si, à ce moment-là, elle ne nous a pas encore accompagnés pour l’enfantement, elle a déjà tant fait pour nous et pour toi, et nous lui en sommes profondément reconnaissants.
Les sensations restent irrégulières, maman bouge et balance son bassin mais cela reste confortable. Alors nous nous installons devant un spectacle d’humour colombien pour décompresser avant de filer nous coucher, sans savoir de quoi la nuit sera faite, et nous savourons chaque instant de repos.
✺ Mardi 25 février 2025 – L’embarcation se précise
En pleine nuit, maman est réveillée par l’intensification des contractions. Après avoir tenté de rester au lit, elle opte pour un bain chaud, espérant apaiser ces vagues grandissantes. Au réveil, maman se sent en pleine forme, alors que papa est très fatigué et constamment sur le qui-vive, attentif à chaque contraction et chaque signe supplémentaire annonciateur de ta venue.
Pendant le déjeuner, nous poursuivons nos discussions sur l’embarcation et la latence, et nous nous réjouissons d’avoir choisi d’essayer de t’accueillir à la maison, loin du système médical conventionnel – lequel, à nos yeux, malgré les belles personnes qui s’y trouvent, ne soutient pas les familles de la bonne manière. Ces échanges nous confortent dans nos choix.
Maman se lance dans une séance de yoga destinée à t’aider à t’engager un peu plus dans son bassin. Les contractions, bien que diminuées en intensité, se font plus appuyées et maman te ressent plus bas. Elle se sent bien dans son corps, et son mental adopte un état d’esprit d’acceptation, sans stress quant à la durée que pourrait prendre l’embarcation.
Dans notre appartement, maman crée de petits autels dans le salon, la salle de bain et la chambre, disposant avec soin des bougies, des affirmations positives, des objets symbolisant les éléments – eau, feu, terre et air – ainsi que des photos et des fruits, en offrandes aux esprits. Puis, dans un cri d’émotion qui fait sursauter papa, maman aperçoit la première goutte précieuse de colostrum perler au bout de son sein. Elle n’avait pas réussi à en exprimer jusque là, alors nous pleurons de joie et d’excitation, encore et encore.
Nous surfons sur la vague de l’acceptation, de la nidification et de la préparation de l’espace, fumigeant l’appartement – et nous-mêmes – avec de la sauge, répétant à voix haute que nous sommes prêts !
Nous décidons ensuite d’activer un peu le processus pour t’aider à te positionner : maman effectue des suspensions avec son Birth Sling, papa lui berce le ventre avec des rebozos et lui étire le dos. Puis, après un moment de repos, nous te faisons écouter le carillon que tu as choisi pendant la grossesse, en essayant de t’indiquer le chemin vers nous.
Après d’autres discussions sur l’accouchement médicalisé versus l’enfantement libre et autonome, sur les déclenchements et le respect de la physiologie de la naissance, maman reprend ses aquarelles. Cette fois, elle peint un aide-mémoire pour papa, reprenant les paroles d’une chanson en espagnol qu’elle aimerait qu’il lui chante lors des moments difficiles : « Y como voy a parir, si tengo todo para parir, si tengo luna y tengo sol, y tengo tierra, agua y AMOR. »
Nous appelons notre doula pour lui donner une mise à jour sur l’avancement du travail. Au cours de notre discussion, elle demande à maman : «Pourquoi tu retiens bébé ?» Une question, apparemment simple, mais qui vise juste. Maman se sent fatiguée et souhaiterait être en pleine forme pour t’accueillir ; elle aimerait même profiter d’une nuit complète avant que le travail ne s’intensifie, voire que les contractions cessent totalement pour ne reprendre qu’après quelques jours. Nous méditons sur cette interrogation et finissons par accepter un peu plus que le moment de ta venue ne dépend pas de nous : tu naîtras au moment parfait, quelles que soient les conditions.
Ensuite, nous testons la piscine d’enfantement en regardant un film que papa affectionne particulièrement. Nous ne visionnons que les dix premières minutes, avec beaucoup de pauses, car les contractions augmentent considérablement en intensité et en fréquence. Nous lançons alors notre playlist d’enfantement, allumons toutes les bougies disséminées dans l’appartement, tandis que maman boit du thé et s’asperge d’eau chaude dans la piscine. Et comme d’habitude, papa panique un peu !
Au bout de deux heures, maman sort de la piscine et papa lui administre de la teinture mère de scutellaire pour l’aider à se relaxer et à rester concentrée malgré la douleur. Il en prend lui-même un peu, car cela l’aide à dormir. Finalement, nous allons nous coucher.
✺ Mercredi 26 février 2025 – Une nuit entre épreuves et tendresse
Pendant la nuit, nous décidons d’essayer le TENS, un petit appareil d’électro-stimulation des nerfs destiné à bloquer les influx douloureux et à favoriser la libération d’endorphines. Ce dispositif fonctionne bien pendant un certain temps, mais maman a tout de même besoin de prendre deux bains nocturnes pour se soulager au maximum.
Au lever, nous sommes tous deux épuisés par la nuit, d’autant que les contractions ont continué d’intensifier. Nous sommes conscients que la journée sera longue et que, dès le prochain moment de repos, tu seras probablement dans nos bras.
Lors du déjeuner, entre deux bouchées, maman utilise un peigne d’acupression pour l’aider à traverser les vagues de contractions. Elle retourne ensuite au bain, pendant que papa s’affaire à déneiger l’entrée afin de permettre une sortie rapide de l’appartement en cas d’urgence.
Maman continue de bouger avec énergie pour tenter de te guider et commence à émettre des sons graves pendant les contractions. Bien que ces sensations ne soient pas encore suffisamment intenses pour justifier ce besoin de vocaliser, ça l’aide beaucoup à se concentrer sur sa respiration. Une répétition, une routine, un rythme se créent et se poursuivront jusqu’à ta naissance. Pendant ce temps, papa sort des collations, prépare le cacao cérémonial avec ce qu’il reste de la cérémonie de Blessing de maman, et remplit les diffuseurs avec les huiles essentielles choisies pour ta venue.
Nous profitons ensuite d’une pause supplémentaire pour savourer un dernier moment d’intimité avant ton arrivée, puis nous réécoutons l’hypnose de naissance, ce qui nous aide tous les deux à rentrer dans notre bulle.
On sent que l’ambiance dans l’appartement change un peu plus : l’état de conscience de maman se modifie, elle devient plus silencieuse, presque coupée du monde. Elle traverse le voile.
À cet instant, maman utilise le ballon d’accouchement ; elle est de moins en moins consciente de ce qui se passe autour d’elle et a besoin que papa lui fasse des points de pression et applique de la chaleur sur les zones douloureuses.
Pendant qu’elle se rend une nouvelle fois au bain, papa échange quelques messages avec notre doula. Le moment est venu pour elle de nous rejoindre. Simultanément, il en profite pour écrire à toutes les femmes qui s’étaient réunies autour de maman lors de son Blessing, leur demandant d’allumer les chandelles spécialement prévues pour l’occasion, afin que toutes se connectent à maman et lui envoient de belles énergies.
Les vagues de contractions s’enchaînent, parfois irrégulières mais toujours puissantes, et maman se retrouve plongée entre deux mondes, gravissant la montagne avec force. Nous utilisons le rebozo et le TENS dans le lit pour essayer de préserver le plus d’énergie possible.
Maman change souvent de position : elle n’est confortable nulle part, mais respire chaque contraction avec calme et résilience. Qu’elle soit accrochée à l’écharpe sur la porte, à genoux au bord du sofa ou étirée avec le rebozo, elle reste très active. Puis la porte d’entrée s’ouvre et notre doula apparaît. Les vagues se calment brièvement pour laisser place à de tendres câlins, avant de reprendre de plus belle.
Nous nous replongeons rapidement dans notre bulle : maman s’assoit à califourchon sur les toilettes pendant que papa se place derrière elle pour lui faire des pressions sur les hanches et masser son dos, lui apportant ainsi beaucoup de soulagement. Le contact physique avec papa rassure maman qui, bien qu’elle n’en ressentait pas le besoin auparavant, ne souhaite plus être laissée seule désormais.
Maman se rappelle les visualisations qu’elle a faite avec une sage-femme traditionnelle colombienne pendant la grossesse. Elle visualise toutes les femmes de sa lignée autour d’elle, avec une lumière dorée dans leur ventre, et que de chacune d’elle sort un petit fil, qui vient se relier à son propre ventre pour lui transmettre de la force et lui rappeler qu’elle est capable d’enfanter, comme toutes ses femmes l’ont été avant elle.
Maman voyage beaucoup dans son subconscient, d’une visualisation à l’autre, ce qui l’aide à rester concentrée. Nous nous déplaçons ensuite vers la cuisine et le salon, et papa reprend les compressions du bassin de maman pendant qu’elle, agenouillée sur le sofa, accompagne sa respiration de sons graves qu’elle émet pour maintenir encore plus son focus.
Sur les conseils de notre doula, nous essayons de bouger ensemble lors des contractions afin de faire bouger un peu les hanches et de désaxer le bassin, aidant ainsi à ta descente. Notre doula se joint à nous en dansant avec maman pendant que papa va se rafraîchir.
Maman retourne ensuite au lit, couchée sur le côté, tandis que papa lui prodigue un massage doux alors que la piscine se remplit progressivement. Pendant ce moment dans le lit, maman se visualise couchée sur la terre et imagine que la terre l’enveloppe, la protège et lui envoie de la force.
Une fois remplie, maman se précipite dans la piscine – l’eau est véritablement son élément. Elle y reste longtemps, se permet de chanter quelques-uns des mantras que nous écoutons, et gère merveilleusement bien les sensations.
À sa sortie de la piscine, maman se rend aux toilettes. Elle éprouve des difficultés à uriner et ressent une envie d’aller à la selle. Notre doula et papa échangent alors un sourire, certains signes sont encourageants.
Après quelques contractions, maman retourne au lit et s’allonge avec papa, collés, les mains posées sur le ventre pour tenter d’entrer en contact avec toi.
Maman se rend à nouveau aux toilettes puis dans le salon. À présent, les pauses entre les contractions se font rares, et les sons qu’elle émet deviennent plus aigus. Papa applique alors un peu d’huile de massage de notre doula sur le ventre de maman et le berce avec le rebozo. Maman pleure, se sent un peu perdue, et essaie à nouveau de se connecter aux femmes de sa lignée pour puiser la force nécessaire pour continuer. Elle se demande pourquoi la poche des eaux n’est pas encore rompue, pourquoi elle ne ressent pas bébé plus proche, pourquoi les contractions semblent parfois moins régulières. C’est le sommet du travail ! Papa lui donne du Rescue Remedy, et notre doula lui offre un peu de miel. Nous enveloppons maman d’une présence rassurante et encourageante. Maman demande alors à papa d’examiner son col, mais il hésite – il se sent aujourd’hui dans le rôle de partenaire et non celui d’infirmier – et nous convenons d’attendre encore un peu.
Maman se laisse à nouveau aller dans la piscine, tandis que les vagues de contractions s’enchaînent. Papa reste à ses côtés et lui chante la chanson dont elle a peint les paroles la veille. Maman se place instinctivement dans les positions idéales pour te faire descendre, et papa veille à ce qu’elle dispose de tout ce dont elle a besoin en permanence.
✺ Jeudi 27 février 2025 – L’émergence d’une vie, la naissance d’une mère et d’un père
Cette fois, maman souhaite aller aux toilettes seule. Elle explique avoir envie d’aller à la selle. Seule, fatiguée, dans la pénombre de la salle de bain, elle se questionne sur quoi faire. À son retour, elle annonce, avec un étonnement mêlé d’admiration, qu’elle s’est auto-examinée et a ressenti quelque chose sans pouvoir définir exactement ce que c’était. Entre deux contractions, nous nous interrogeons et comprenons que la « baloune » qu’elle percevait est en réalité la poche des eaux, désormais bombante. Très sereinement, elle affirme que la poche est vraiment proche et qu’en pressant sur celle-ci, elle peut sentir la tête de bébé en arrière. Les contractions s’espacent un peu, marquant la phase de repos, et nous nous questionnons encore : que faire ? Le travail progresse admirablement, et nous aurions aimé te voir naître coiffé, encore enveloppé dans ta poche. Mais, d’un autre côté, maman commence vraiment à fatiguer. Faire confiance à l’invisible est merveilleux, mais elle se demande combien de vagues elle devra affronter encore avant de pouvoir enfin t’accueillir.
Après de longues minutes, maman décide de rompre la poche des eaux. Elle détient seule le pouvoir décisionnel, s’abandonnant dans un lâcher-prise assumé qui lui permet de choisir ce qu’elle souhaite contrôler – une véritable démonstration de liberté et d’autonomie ! Cela demande plusieurs tentatives, mais en la crochetant délicatement entre ses doigts, elle parvient à la percer. Un liquide clair s’écoule alors dans la piscine d’enfantement. Quelques minutes plus tard, nous constatons que ce n’était que le premier feuillet des membranes ; maman s’y reprend une dernière fois pour rompre le second.
Maman revient de cet entre-deux mondes, s’attendant à ce que, désormais, le réflexe d’éjection se manifeste, maintenant que la poche des eaux est rompue. Mais il n’en est rien. Elle sait que son col est complètement dilaté, que tu es très proche et se fie à son intuition, même si elle ne le ressent pas intensément. Alors, sans attendre les vagues déferlantes ni que la fatigue prenne le dessus, à nouveau, elle choisit ce qu’elle souhaite contrôler. Elle a le pouvoir, elle est puissante, libre et autonome, et elle se positionne instinctivement pour commencer à pousser.
Elle se met en squat, dans la piscine, étirée sur toute la longueur grâce au Birth Sling toujours accroché à la porte. Se laissant bercer par les vagues, elle te pousse vers le bas en expirant. Elle profite de chaque pause, bouge, et chaque fois qu’elle se met à quatre pattes, papa en profite pour lui faire des points de pression au niveau des trous sacrés. Il s’agenouille à côté d’elle sur le bord de la piscine, la fait boire, lui applique des débarbouillettes froides sur le cou, caresse son ventre et la soutient du mieux qu’il peut dans cette dernière ligne droite.
À un moment donné, maman exprime à nouveau le souhait d’aller à la selle. Elle se lève et hésite : vu la position de ta tête qu’elle ressent déjà très proche, si elle sort de la piscine maintenant, elle sent que tu risques de naître dans la salle de bain. Cela ne la tente pas, et elle se replace dans la piscine pour bientôt t’accueillir.
Les poussées s’enchaînent, maman donne tout ce qu’elle a, et bien plus encore ! Quand papa n’est pas auprès d’elle, il fait les cent pas, moins stressé mais extrêmement excité à l’idée de te rencontrer bientôt.
Après de longues minutes, papa appelle notre doula : il aperçoit une touffe de cheveux à la vulve de maman – la tienne – qui ne disparaît plus entre les contractions. Tu couronnes ! Maman se dirige alors vers le bord de la piscine pour s’accrocher au cou de papa ; leurs têtes se rejoignent, fusionnant pour unir leurs énergies en vue des dernières poussées.
Maman se repositionne, se laisse glisser en arrière, toujours guidée par son instinct, afin de te permettre de sortir avec le plus de douceur possible, et les choses s’accélèrent. À la contraction suivante, ta tête sort en entier, et presque aussitôt, tu fais ta restitution des épaules. Papa se précipite, vérifiant délicatement qu’aucun cordon ne s’enroule autour de ton cou. Oui, tu en as un serré, mais nous ne sommes pas à l’hôpital : nous laissons aller. Ce que tu as aussi, c’est une main presque sortie qui vient se poser sur ta joue ! Papa s’inquiète du risque de déchirure, mais il sait que maman et lui ont réalisé de nombreux exercices pour préparer son périnée à ta sortie.
La contraction suivante, à 3h15 du matin, à la pénombre de la nouvelle lune, le reste de ton petit corps naît – c’est l’émergence ! Papa te recueille dans ses mains sous l’eau, et te porte vers maman dans des exclamations de joie. Tu n’es pas encore tout à fait arrivé contre elle quand nous nous souvenons du cordon autour de ton cou, que nous nous empressons alors de dénouer, avant de te coller contre maman. Les larmes qui coulent sur nos joues sont remplies d’amour !
Papa souhaite utiliser une poire pour t’aspirer, mais celle-ci se trouve trop loin. Sur les conseils de notre doula, il aspire alors tes sécrétions à la bouche et les recrache. Ça fonctionne : tu te colores, et quelques secondes plus tard, tu pousses ton premier cri.
Le temps semble se figer pendant que nous profitons de cette rencontre, de ce moment merveilleux. Quelques minutes s’écoulent, et nous décidons qu’il est temps de découvrir ton sexe. Tu es un petit garçon ! Ainsi, nous te nommons Amaru, comme nous l’avions décidé il y a quelques semaines avec tant de tendresse et de symbolisme. Tu portes en toi la force d’un serpent sacré, emblème de transformation, de guérison et de renouveau. Tout comme la nature qui se renouvelle sans cesse, ton prénom évoque la sagesse ancestrale andine et les liens forts avec nos racines, ainsi qu’avec la nature qui nous entoure. Les larmes coulent encore, et nos sourires s’élargissent : nous t’aimions déjà infiniment, et notre amour grandit encore plus maintenant que tu es dans nos bras.
Nous savourons chaque instant, et une trentaine de minutes plus tard, l’achèvement commence. Les contractions reviennent – très tannantes pour maman, mais indispensables pour aider à la délivrance du placenta. Maman effectue une légère traction sur le cordon auquel tu es encore relié, et ce n’est pas long avant que le placenta se décroche. Nous le recueillons dans un bol, préservant ainsi le lien que nous souhaitions conserver.
Les minutes s’écoulent, et il est temps de sortir de la piscine pour mieux évaluer les saignements et nous assurer que tout va bien. Papa demande alors à maman si elle souhaite aller au lit. Elle acquiesce. En se plaçant pour se lever et tenant bébé dans les bras, maman se sent étourdie. Papa appelle rapidement notre doula pour qu’elle te prenne ainsi que le bol contenant le placenta, et là, tout bascule. Toujours dans la piscine, maman se sent partir, ses yeux se révulsent, et elle perd connaissance. Papa la retient tant bien que mal pour empêcher sa tête de sombrer sous l’eau. Pendant des secondes qui semblent durer des heures, il l’appelle, la stimule, et elle finit par reprendre connaissance, sans aucun souvenir de ce qui vient de se passer. Un instant, nous nous demandons s’il ne faut pas appeler les services d’urgence, car pendant toute la grossesse, la crainte de papa a toujours été de perdre maman, et cette crainte, à cet instant précis, n’a jamais été aussi vive.
Nous laissons maman reprendre ses esprits, l’hydratons, la rafraîchissons, puis nous faisons un deuxième essai alors que tu es toujours dans les bras de notre doula. Maman parvient à se lever tranquillement cette fois et à sortir de la piscine. Nous faisons quelques pas précautionneux, mais dès que nous arrivons dans la chambre, tout s’accélère à nouveau : papa trébuche sur un coussin et se sent tomber en arrière. En perdant le contact avec papa, maman perd de nouveau connaissance et s’effondre sur lui. Nous sommes chanceux de ne pas nous être blessés en heurtant un meuble et, encore une fois, pendant des secondes qui paraissent interminables, papa crie et appelle maman pour la ramener dans notre monde. Maman revient avec nous, mais papa pleure abondamment, sous le choc.
Pendant ces longues minutes de peur, papa se questionne sur nos choix d’enfantement à la maison. Son surmoi lui demande : «Sommes-nous allés trop loin? Qui sommes-nous pour décider de la meilleure manière d’accoucher? Est-ce que c’est la punition pour avoir vécu un enfantement idéal? » La réponse, aujourd’hui, est que nous sommes des humains, parfaitement imparfaits, qui avons choisi de ne pas nous conformer à un système dysfonctionnel qui, malgré ses bonnes intentions, traite la grossesse et l’accouchement comme des maladies. Nous avons choisi de faire confiance au processus physiologique de la naissance. Nous avons choisi de garder entre nos mains le pouvoir de l’enfantement. Nous avons choisi de prendre certains risques, qui, en rétrospective, sont pour nous peu de choses comparés à la cascade d’interventions que nous aurions pu subir dans un contexte médical. Nous avons choisi d’aborder l’enfantement avec l’amour et non avec la peur. Nous n’avons pas à nous juger pour «être allés trop loin », mais nous avons peut-être à questionner le système pour «ne pas aller assez loin.»
Finalement, nous parvenons à rejoindre le lit, où maman et papa récupèrent de leurs émotions.
Rétrospectivement, en regardant les faits avec un oeil rationnel, nous pensons que cet événement s’explique par le maintien prolongé de certaines positions pendant les poussées, limitant la circulation, et par une baisse de pression tant physique que mentale, accentuée par la chaleur, la fatigue et le manque de nourriture durant le travail. Cependant, d’un point de vue plus spirituel, nous ressentons que maman a traversé une véritable fragmentation de son être, une brève sortie de son corps, un effondrement de tout ce qui a été et de tout ce qui est, afin de se reconstruire et de donner naissance à la Mère. Ton prénom, Amaru, ancré dans la mythologie andine, évoque également la passerelle entre le monde spirituel et le monde terrestre. Peut-être, au contact de ta présence, maman a-t-elle expérimenté ce voyage entre les mondes – un mystère que nous ne saurons jamais élucider pleinement.
Ton cordon a cessé de battre depuis longtemps et, compte tenu de tous ces événements, nous décidons qu’il est temps de le couper, afin de pouvoir aider maman au besoin – car le bien-être de celle qui t’a mis au monde est aussi important que le tien. Papa se charge donc de couper le cordon ombilical, dans le lit, devant maman qui reprend des forces en buvant et en mangeant.
Papa s’assure ensuite que maman ne présente aucune déchirure apparente et que l’involution de son utérus est normale. Tout va bien. À la demande de maman, il lui donne également les plantes que nous avions prévues en cas de saignements anormaux, à savoir les teintures mères de bourse à pasteur et d’alchémille.
Nous passons de longues minutes ensemble, tous les trois, blottis dans le lit. Instinctivement, tu te diriges vers le sein de maman. Ta première tétée se fait naturellement, sans aide – tu sais instinctivement quoi faire. Maman et toi formez une équipe, comme si vous aviez pratiqué ce rituel toute votre vie. Tu rampes vers le sein, guidé par l’odeur familière du mamelon et la couleur de l’aréole, et, après quelques minutes, tu t’accroches fermement. Nous savourons ce premier moment de tétée, prélude à tant d’autres à venir.
Tout le monde va bien, tout le monde est en bonne santé. Nous sommes fatigués, et même si tu ne souhaites pas dormir immédiatement, cela nous convient et nous comble de douceur.
Nous te regardons, émerveillés, et nous t’aimons plus que tout au monde.
L’histoire ne s’arrête pas ici : nous avons hâte de t’accompagner dans le tissage de ta vie, de partager chaque instant et chaque découverte avec toi.
✧ Aujourd’hui, nous célébrons non seulement ta naissance, mais aussi celle d’une mère et d’un père, un renouveau qui transcende le simple fait d’enfanter. Ce 27 février 2025 restera à jamais gravé dans nos mémoires. Merci, Amaru. ✨