Premier acte
Il y a presque 11 ans, je donnais naissance à mon premier enfant. Neuf mois plus tôt, je m’étais rendue dans une clinique sans rendez-vous pour confirmer ma grossesse, faute de médecin de famille. On m’a alors confiée à une obstétricienne de l’Hôpital Royal Victoria, que je devais rencontrer à 12 semaines. Mais très vite, un malaise s’est installé. La seule chose que je désirais était un accompagnement humain qui me permettrait d’accueillir avec douceur mon enfant. Je me suis donc tournée vers la Maison de naissance Côte-des-Neiges, où j’ai été accueillie à bras grand ouverts dans un bâtiment chaleureux et apaisant. Dans ce lieu enveloppant, je me suis sentie soutenue et écoutée tout au long de ma grossesse. J’avais prévu un accouchement à la maison avec la sage-femme. J’éprouvais le besoin d’être dans mon espace.
La peur et la désillusion
À 40 semaines, les peurs m’envahissaient. Peur d’un déclenchement médical, peur de la douleur, de ne pas savoir, d’être submergée par le bébé, par l’inconnu… Et même, parfois, la peur de mourir. Je n’en parlais à personne. Même à moi-même, j’avais du mal à l’admettre. Une lourdeur s’était installée. À 41 semaines, la sage-femme m’a fait un stripping pour m’aider à déclencher le travail. Le lendemain matin, à 4 h, en me relevant des toilettes, une grande quantité d’eau rosée a aspergé le sol. Je savais que le moment était venu. Et j’avais peur.
Secouée entre les contractions et la douleur, je tentais de me rappeler les cours de yoga qui devaient me préparer à la naissance. Je ne trouvais plus ce souffle, cet élan de vie… Je ne vivais plus l’instant : je le subissais. Après 16 heures, la sage-femme a détecté une arythmie cardiaque chez le bébé. Un transfert à l’Hôpital général juif était nécessaire. Sur place, les médecins n’ont rien trouvé d’anormal, mais moi, j’étais épuisée : vomissements, fièvre, rythme cardiaque anormalement élevé. Je me sentais partir. On m’a proposé de continuer avec la sage-femme ou d’opter pour une péridurale et l’accompagnement médicalisé. J’ai choisi cette dernière voie, car c’était la plus juste pour moi à ce moment précis.
Libération
La sage-femme est restée à mes côtés; sa présence rassurante et ses paroles apaisantes m’ont aidée à traverser chaque contraction. Grâce à la péridurale, la douleur s’est atténuée, mais je ressentais encore mon bébé, les contractions, la poussée longue et exigeante. Soutenue par l’équipe médicale et mon conjoint, j’ai tenu bon jusqu’à sa naissance. Je l’ai serrée contre moi et j’ai été émerveillée par la délicatesse de ses doigts. Mais arrivée en chambre partagée, le choc : l’exiguïté, le bruit, les infirmières pressées, la solitude, les colocataires festifs… J’étais à bout. La sage-femme m’a appelée. Lorsqu’elle a constaté ma détresse, elle s’est empressée de venir à l’hôpital. Elle a demandé au personnel de me faire rentrer plus tôt à la maison, car elle assurerait le suivi à domicile. Vingt heures après l’accouchement, j’étais de retour chez moi, dans mon lit, en paix.
Deuxième acte
Il m’a fallu beaucoup de temps avant d’envisager une deuxième grossesse. Je gardais en moi une douleur profonde de l’enfantement, marquée par la désillusion et la peur. Au fil du temps, j’ai apprivoisé cette peur, mais surtout, je lui ai fait une place légitime dans mon histoire. J’avais envie d’une deuxième chance, d’un nouveau souffle. Je suis retournée à la Maison de naissance de Côte-des-Neiges, parce que la qualité de l’accompagnement et du soutien avait fait la différence dans les épreuves que j’avais traversées. Cette fois, j’ai décidé d’accoucher à la maison de naissance, car je souhaitais être entourée.
Stress
À partir de cinq semaines de grossesse, les nausées se sont installées et m’ont clouée au lit pendant deux mois. Mais dès le départ, la sage-femme a été d’une grande aide, même avant notre première rencontre, à 12 semaines. J’ai pu avoir un suivi téléphonique pour m’aider à gérer les nausées et les vomissements. Puis s’est enchaînée une série d’épreuves : tests aux résultats incertains, accident de ski et opération d’urgence pour ma fille aînée, et remise finale de mon mémoire de maîtrise. Mon corps et mon esprit étaient épuisés par tous ces événements, un appel à lâcher prise et à laisser aller toutes les peurs. Entendre son petit cœur lors des visites me raccrochait à lui et à la vie.
(Re)naissance
Impatiente, comme pour le premier, mon bébé tardait à se pointer le bout du nez. À 41 semaines et 3 jours, la sage-femme m’a proposé un accompagnement pour démarrer le travail. J’étais prête à accoucher. Et cette fois, j’ai accueilli la peur comme une vieille amie. Ce jour-là, marche, stimulation des seins avec le tire-lait, exercices sur le ballon, rupture manuelle des membranes, huile de ricin, mouvements et bain m’y ont amenée doucement. Puis, incapable de lutter, je me suis laissé entraîner dans un vortex qui m’a aspirée. J’avais préparé une liste de musique éthérée, elle m’a enveloppée jusqu’à l’ultime poussée. J’ai puisé en moi une force primitive et organique. Il est né, je l’ai pris contre moi et j’ai respiré.
Dans la peur, le doute et la douleur, la rage de vivre, d’aimer et de donner la vie était plus forte. Je vous souhaite à vous aussi de renaître de vos peurs.